Le mythe du mythe de l'obsolescence programmée
En d'autres termes, puisqu'il est implicitement fait référence à sa conception, il s'agirait-là d'objets truqués pour en limiter la durée de vie. Là dessus s'ajoutent la rediffusion du documentaire Prêt à jeter, sur Arte (truffé d'exemples spectaculaires mais vraisemblablement marginaux, anciens, voire carrément contestables pour certains), des réactions pros et antis sur le documentaire et enfin, une proposition de loi conduite par le sympathique sénateur vert Jean-Vincent Placé. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, un débat se construit joyeusement, en deux temps, malheureusement réduit à une partie marginale et douteuse de ce qui est décrit comme l'obsolescence programmée.
Car oui, si dans sa définition « officielle », l'obsolescence programmée pourrait sans mal être considérée comme un mythe (tant les comportements grossiers qui s'y rapportent sont rares et commercialement ineptes), il faudrait prendre garde à ne pas y ajouter un autre mythe, en affirmant que rien n'est fait pour inciter les consommateurs à renouveler les produits qu'ils commercialisent. Entendons-nous bien : je ne pense pas à l'incitation au renouvellement par l'innovation, par l'esthétique, par la publicité ou par la mode (obsolète par définition). Ni même du renouvellement précoce occasionné par une conception bas de gamme résultant d'un prix discount. Tout cela fait partie de l'arsenal du marketing et l'économiste Alexandre Delaigue l'a très bien expliqué, dès l'année dernière, dans un article écrit en réaction au documentaire diffusé sur Arte. Ce n'est cependant pas une raison pour jeter le chaton avec l'eau de la machine à laver (de grand-mère).
Deux exemples, cinq propositions
• Ma perceuse tombe en panne sans raison, je la jette car je pense que la réparation couterait trop cher. Effectivement, au bout de quelques années, il est normal qu'un appareil électrique finisse par tomber en panne. Sauf que dans la plupart des cas, rien n'est fait pour faciliter l'entretien des appareils par leurs propriétaires. Par conséquent, comme le propose Jean-Vincent placé, il serait intéressant de :
— Faciliter, dans leur conception, la réparation des appareils (trappe d'accès aux pièces sensibles, batteries amovibles, vis courantes, etc.). Pour le coup, et ce sera la seule fois, je reprends la référence à la conception du produit à laquelle fait s'attache l'Ademe.
— Informer, dans la notice, la possibilité (ou pourquoi pas, soyons fous, indiquer la manière) de réparer la, ou les quelques pièces qui pourraient s'user naturellement (les charbons des moteurs électriques, les batteries, les courroies, les lames, etc.).
— Garder ces pièces à disposition des clients pour une durée minimale (beaucoup sont d'ores et déjà disponibles en sous-marques sur internet mais leur variété et la durée de leur mise en vente n'est pas assurée).
J'ai même déjà acheté un perforateur « chinois » qui était vendu avec un jeu de charbons de rechange (que je n'ai d'ailleurs toujours pas eu à utiliser), voila une initiative qui mériterait d'être saluée, y compris sur un produit bas de gamme. En attendant, la plupart des utilisateurs ne savent pas que l'on peut doubler la durée de vie d'une perceuse rien qu'en changeant ces pièces, lorsqu'elles sont usées. Les produits d'aujourd'hui ne sont globalement pas moins fiables que ceux d'antan mais c'est nous qui sommes devenus plus gaspilleurs en acceptant l'idée que leur durée de vie devait s'arrêter dès le moindre dysfonctionnement. Il y a là un enjeu d'éducation, d'encouragement, qui dépasse le cadre du consumérisme et qui touche à la pollution et à l'épuisement des ressources naturelles, notamment en terres rares. Ce n'est pas un hasard si les écologistes sont en première ligne sur ces questions.
• Le vieux MacBook que j'ai donné à mon fils ne reçoit plus de mises à jour depuis plusieurs années. À priori, rien de délirant, sauf que cela empêche d'installer des plugins ou navigateurs qui permetraient, entre autres, d'assurer la lecture des vidéos Dailymotion (qui fonctionnaient très bien autrefois sur ce même appareil). Un peu comme si votre téléviseur vous annonçait qu'il ne peut plus lire les programmes de France 2.
« Mais quel sorte de monstre es-tu pour ne pas acheter un nouvel ordinateur portable tous les 2 ans à tes enfants ? C'est ta faute ! » me répondrez vous. Et si vous bénéficiez de revenus importants, vous aurez parfaitement raison. J'ai bien mérité cette punition de la part de ma marque informatique préférée — parce que oui, malgré des défauts regrettables et une stratégie marketing de plus en plus arrogante, Apple a aussi du bon, et c'est bien ce qui m'embête (sans quoi je serais passé à la concurrence depuis longtemps). Lorsque le constructeur de l'appareil est aussi celui qui conçoit le logiciel d'exploitation, nul besoin d'installer une puce explosive sur la carte mère pour limiter la durée de vie du produit : l'OS s'en charge très bien et ne vous inquiétez pas, vous ne sentirez rien. Et puis si un jour vous vous en rendez compte, l'alibi est déjà tout trouvé : « la technologie évolue vite, donc il faut suivre pour pouvoir profiter des dernières innovations ». Bref, si vous n'achetez pas un nouveau smartphone, une nouvelle tablette et un nouvel ordinateur tous les deux ans à chacun des membres de votre foyer (soit, pour un couple avec 2 enfants : 8 appareils par an, qui coutent chacun entre 700 et 2000 € + les abonnements divers qui vont avec et autres applications), ne venez pas pleurer si vous ne pouvez plus lire tel format ou si l'affichage d'une image prend 2 fois plus de temps qu'au moment où vous l'avez acquis.
Et que dire du cas du Mac OS Lion qui a carrément empêché le fonctionnement des vieilles applis compatibles PowerPC (y compris le driver de mon scanner professionnel, sur mon iMac) ? De l'impossibilité d'enregistrer des fichiers dans les formats lisibles par le même logiciel sur deux versions antérieures ? De la rétrocompatibilité limitée ? Et encore, comme je ne suis pas un expert, je ne parle que des logiciels que je connais, d'après mon usage personnel (et ma mémoire). Quoi qu'il en soit, pour augmenter la durée de vie de ces produits, il serait au moins souhaitable de :
— Dans le cas des systèmes d'exploitation, proposer une durée de mise à jour minimale et/ou clairement indiquée au consommateur au moment de l'achat. Cela pourrait éventuellement être encadré par un cahier des charges qui déterminerait les fonctions essentielles concernées par ces mises à jour. On pourrait même imaginer une durée de mise à jour proportionnelle au prix de vente de l'appareil (idées en vrac !).
— Pour tous les logiciels, proposer d'avantage de clarté sur l'impact des mises à jour. Actuellement, les éditeurs indiquent sans problème les nouvelles fonctions induites par chacune, mais sont beaucoup plus discrets sur les ralentissements et incompatibilités provoqués. Chacun devrait mieux pouvoir juger avant d'acheter la nouvelle version d'un logiciel.
Un label pour encourager les bons élèves plutôt qu'une loi difficile à appliquer ?
Dans la plupart des points que j'ai soulevé, je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'une volonté délibérée de la part des constructeurs de réduire la durée de vie des produits, mais plutôt d'une négligence à ne pas rendre possible leur prolongement. Un obsolescence « encouragée » plutôt que « programmée », en quelque sorte. C'est pourquoi la définition de l'Ademe est déjà dépassée et c'est pourquoi je pense qu'il faudrait récompenser les bons élèves plutôt que de perdre son temps à tenter de prouver le mauvais comportement des moins bons. Pour se faire, pourquoi ne pas imaginer la création d'un label ? Je le sais, des labels, il en existe déjà beaucoup mais plus simple et plus souple qu'une loi trop cadrée, celui-ci permettrait de valoriser les produits conçus pour durer plus longtemps avec, en contrepartie, l'obligation d'indiquer clairement au consommateur le détail de ce qui justifie ce label. Encore une fois, l'objectif devrait être de donner la priorité du traitement au cas par cas, à la carte, selon les spécificités de chaque technologie, plutôt que de chercher à tout encadrer par une loi générale qui serait soit trop facile à contourner, soit trop contraignante à respecter pour les industriels les plus fragiles. Dans l'état actuel, le constructeur qui proposerait de son propre chef de telles facilités court non seulement le risque que ses efforts restent ignorés par le consommateur moyen ; mais aussi le risque d'être désavantagé par rapport à ses concurrents en s'imposant des contraintes supplémentaires. Ce qui n'est pas normal.
Bien sûr, comme tous labels, celui-ci ne serait pas forcément courtisé par toutes les marques et ce n'est d'ailleurs pas le but. Oui, des fabricants discount continueront (tous ?) à vendre du jetable à prix imbattable sans se soucier de ces questions. Et ils continueront à le faire parce que nous continuons à l'acheter. Cela n'empêche, ce label serait l'occasion de proposer une arme commerciale intéressante pour ceux, quelle que soit leur réputation établie ou leurs moyens de communication, qui souhaiteraient prouver aux consommateurs qu'ils sont prêts à faire un effort de plus pour les respecter encore d'avantage.
lundi 29 avril 2013 à 16:48, par Christophe D. | Mes billets ici | 4 commentaires













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