L’article est disponible sur le site de Libé, il s'intitule Un tribunal pour une claque, écrit par Véronique Soulé. Cet article revient sur les faits au-delà de la simple gifle, ce qui est assez rare pour être signalé – en février je n'avais trouvé que 3 ou 4 journaux qui décrivaient les faits tels que décrit par le procureur, sur aveux du prof + témoignages des élèves, les autres journaux n'évoquaient qu'une malheureuse gifle. L'article évoque également le changement de cap récent du professeur qui souhaite finalement un vrai procès public alors qu'un arrangement avait été trouvé sur la procédure simplifiée du « plaider coupable » puisque les faits sont clairement établis. Je vais reprendre quelques extraits de l'article de Libération, pour exposer point par point ce qui me pose problème.
« Poursuivi par la famille d’Alexandre, l’élève de 11 ans qu’il a giflé, il avait d’abord accepté la procédure du plaider-coupable qui permet un arrangement sans passer devant le juge. « C’était pour avoir l’esprit tranquille, explique Maître Jean-Marc Villesèche. Mais, depuis, il a reçu 40 000 lettres de soutien, essentiellement d’enseignants, une mobilisation peu compatible avec une audience non publique. » »
Il a reçu 40 000 lettres de soutien (selon les syndicats) grâce au travail des syndicats enseignants. Si l'on en croit la très grosse majorité des articles publiés dans la presse au moment des faits, les syndicats enseignants semblent s'être chargé en exclusivité « des relations presses » de l'affaire puisque la quasi-totalité des journaux n'ont évoqué qu'une simple gifle, ce qui évidemment a permis de rallier une bonne partie de l'opinion à la cause de l'enseignant. Dans ces conditions, il est assez facile d'obtenir des signatures, des articles à charges contre l'élève et son père, et lettres de soutien. Bref, je veux bien qu'on parle du nombre de signatures et de lettres de soutien estimé mais il faudrait aussi évoquer la communication qu'ont fait le SNES et le SNALC sur cette histoire, en janvier dernier.
« L’enseignant ne conteste pas les faits. Pour lui, cette gifle a été un « geste malheureux » qu’il regrette. Mais il dit ne pas mériter pas le traitement qu’il a ensuite subi : une interpellation à son domicile, une garde à vue de 23 heures et l’accusation de « violence sur mineur » pour laquelle il encourt jusqu’à cinq ans de prison. »
Personnellement, si dans la rue, je prend une personne (un adulte en pleine force de l'âge, même), lui vide sa sacoche par terre, la plaque contre un mur, lui donne une gifle et la traine sur 5 mètres, je ne serais pas étonné de finir au poste, même si dans la foulée, ce personne a oser m'insulter. Surtout si j'ai un taux d'alcoolémie significatif au moment où l'on m'arrête. Il y a contraste entre cet enseignant qui reconnait de suite les faits (assez salés) d'un côté et qui s'étonne de sa garde à vue de l'autre (dont on peut supposer qu'elle ait aussi servi à vérifier que cela ne s'était pas déjà produit par la passé, puisque l'enseignant avait demandé à ces élèves de ne rien dire).
« Uniforme. Le lundi 28 janvier, à 9 h 15, José Laboureur, enseignant au collège Gilles-le-Chin de Berlaimont (Nord), demande aux élèves de 6e3 de remettre les tables en place. Elles ont été bougées pour des travaux pratiques. Mais Alexandre, un élève sans problème, traîne. Le professeur jette alors toutes ses affaires par terre. Comme l’élève lui demande pourquoi, il le saisit par le pull. « Connard », souffle Alexandre. La claque part. Puis José Laboureur l’emmène dans une pièce à côté pour lui faire écrire une lettre d’excuses. Rentré en classe, il décrète que l’incident est clos et demande aux élèves de ne plus en parler. Mais pendant la récréation, deux collégiennes vont à l’infirmerie et racontent tout. La principale convoque les parents. Le père, gendarme, débarque en uniforme car il est de service. « Moi aussi on m’insulte souvent mais je ne réponds pas par la violence », lance-t-il au professeur. »
Une bonne partie des faits, tels que décrits par tous les acteurs de la scène, prof compris. Bon, il manque le placage contre le mur et le fait que l'élève à été trainé pour écrire son mot d'excuse mais c'est déjà pas mal [plus de précisions sur les faits à la fin de mon précédent billet sur la question et dans le 3e commentaire ci-dessous]. Paragraphe où l'on apprend surtout que l'élève était sans problème, un véritable scoop puisque tout l'argumentaire des apologistes de la baffe tournait autour du comportement soit-disant odieux de cet élève, sans doute mal éduqué par ses parents (j'en passe…). Vous vous demandez sûrement ce que vient faire le mot « uniforme » au début de ce paragraphe pourtant éloquent ? On y vient…
« C’est là que les choses dérapent. Devant les parents, José Laboureur reconnaît sa faute et s’excuse. Mais apparemment le père attend qu’il soit sanctionné et il est déçu par la principale qui ne semble pas vouloir donner suite. Il décide de porter plainte. Deux heures plus tard, la police débarque au domicile du professeur. Au commissariat, il subit un alcootest, positif. Il a bu deux bières au déjeuner. Il reconnaît qu’il a un problème d’alcool et qu’il est suivi. Il ne reprendra pas les cours : en butte à une dépression, il se met en congé maladie. Alexandre, lui, a trois jours d’exclusion de cours. »
C’est là que les choses dérapent ! Cette phrase est très symptomatique du travail de communication fait par les syndicats vers l'opinion publique : non, les choses n'ont pas dérapé lorsque l'élève s'est fait violemment humilier devant ses camarades, mais elles ont dérapé au moment où le père a demandé à ce que le prof soit sanctionné. Cherchez l'erreur ! Congé maladie du prof, pendant ce temps, en plus de sa correction, l'élève s'est pris trois jours d'exclusion (sur demande du ministre) et a dû changer d'école. Notons que depuis janvier, le recteur a annoncé qu'il ne sanctionnerait pas professionnellement l'enseignant. En gros, la seule personne qui a été punie jusqu'à présent, de par son humiliation, son exclusion et son changement de collège, c'est l'élève de 11 ans.
« La gifle est excusée au titre qu’un prof peut craquer face à des enfants toujours plus insolents. Mais c’est surtout la réponse policière et judiciaire qui choque. Le fait que le père soit un gendarme n’arrange pas les choses. « Je note que jamais la réponse policière n’a été aussi rapide », dit l’avocat. »
Hop, Libé revient sur la gifle, comme s'il n'y avait eu que cela, alors que les faits sont décrits juste avant. À mon avis s'il n'y avait eu qu'une gifle, le père n'aurait pas porté plainte, tout le problème est qu'il n'y a pas eu qu'une gifle ! « C'est surtout la réponse policière qui choque » Non, par rapport aux faits, cette réponse policière ne me choque pas (balancer les affaires de l'élève au sol, le prendre par le col et le plaquer contre un mur, insulte de l'élève, le gifler, le trainer à travers la pièce pour écrire un mot d'excuse, puis dire aux autres élèves de ne rien dire, rien que ça). Perso, c'est l'attitude du prof et aussi, la façon dont cette affaire a été traitée dans la presse, ainsi que la récupération politique de cette histoire par les syndicats, François Fillon et Xavier Darcos qui me choquent. Quant au père gendarme, on s'en fout : je trouve cette précision totalement anecdotique par rapport à la gravité des faits.
« Impact. Deux syndicats enseignants - le Snes, à gauche, et le Snalc, à droite - lancent alors des pétitions de soutien. Avec l’affaire, c’est tout un ras-le-bol qui s’exprime, contre les difficultés croissantes du métier, contre le manque de reconnaissance, la baisse de prestige, etc. José Laboureur est devenu la victime d’un système qui envoie ses profs en première ligne et ne les défend plus. On le présente comme un enseignant exemplaire et dévoué. Quelques voix pourtant décrivent un prof autoritaire dont la carrure en impose. Son avocat reconnaît « une réputation de sévérité ». »
Sans se soucier de la petite victime, les syndicats veulent reprendre cette histoire à leur compte pour exprimer les difficultés du métier. Personnellement, j'aimerai bien que l'on parle avant tout de la difficulté sociale des gamins à problèmes (monoparentalité de plus en plus répandue, difficultés familiales, difficultés financières, climats social de certains quartiers, etc.) avant de parler de celles des profs qui ont pris la mauvaise habitude de pointer systématiquement du doigt les parents d'élèves qui sont forcément plus cons « qu'avant ». Chez les réactionnaires, « avant » est une période obscure, ce n'est pas le XIXe s. ou il fallait aller travailler à 12 ans, ce n'est pas l'année dernière, ce ne sont pas les guerres, ce ne sont pas les vagues de racisme qui ont rongé la France du XXe s. , ce ne sont pas ces décénies ou l'accès à la culture était difficile, c'est une période jamais définie mais pleine de qualités, que l'on ne peut donc pas remettre en question. Mais ce qui m'intrigue le plus dans cette histoire, c'est surtout l'idée d'utiliser un procès publique, pour communiquer sur les difficultés de ce métier d’enseignant. Pourquoi ne pas faire cette opération de communication sur une histoire qui soit un peu plus à l'avantage de la profession ? Dans l'état actuel, c'est un peu comme si les syndicats policiers se servaient d'une bavure pour dénoncer les difficultés du métier ; ou comme si la FFF faisait la promotion du coup de boule de Zidane pour combattre le racisme dans les stades… Il y a plus efficace et plus respectueux en terme de communication. Si les faits sont plus largement médiatisés dans leur intégralité au moment du procès (d'ici l'été si j'ai bien compris), et il y a des chances que ce soit le cas si l'on en croit la dernière interview du procureur d'Avesne qui semble bien remonté par la tournure des choses, il ne faudra pas s'étonner de l'indignation des gens vis-à-vis de l'opération de victimisation du professeur, qui a été faite sur cette affaire. Cela vaut aussi pour Fillon et Darcos « qui ne savaient pas » au moment ou ils ont soutenu ce prof qui a donné « une petite claque » devant un élève au comportement « inqualifiable »… juste avant de placer leur proposition de réintroduire à l'école leur leçons de morale d'avant 68, ça tombait bien.
Je ne suis pas juriste et je ne souhaite pas que cet enseignant soit condamné à une forte indemnisation, à une peine d'éloignement ou autres. Le geste du prof est excusable et rentre dans un contexte éducatif qui aurait pu jouer (jouera ?) en sa faveur. Ce que je condamne, c'est la façon dont les articles de presse sont traités à charge contre la victime et son père ; la façon dont cet enseignant fautif est utilisé pour en faire un martyr de la profession ; la façon dont le recteur a baissé son froc en refusant de sanctionner professionnellement l'enseignant (3 jours auraient suffit… peut être même que le père aurait retiré sa plainte si ça avait été le cas ?) ; la façon enfin d'utiliser le tribunal et faire fi de la victime pour défendre les conditions d'une profession, aussi difficile soit-elle.
Tout le poids de sanction repose désormais sur la justice. Je le répète, je ne souhaite pas que cet enseignant soit condamné outre mesure, mais vues les agitations et pressions provoquées par les syndicats depuis l'interpellation, il ne faudra pas venir pleurer si c'est la cas.
Ce billet traite d'une affaire précise et surtout, de son traitement médiatique et non de la profession d'enseignant, que je respecte, comme la très grande majorité des français.
Édit : un commentaire m'informe qu'une pétition a été lancée pour la défense de l'élève petition.et-pourtant.org












