Le 7 avril 2004, un contributeur du forum de Praktica.net (site portail sur le webdesign très influent à l'époque) présente le site Newsmap, conçu et mis en ligne une semaine plus tôt par le designer Marcos Weskamp.

Pour remettre les choses dans leur contexte, je précise que j'avais déjà été sensibilisé dans les années 90 par les problèmes rencontrés par les quotidiens, notamment suite à un stage avec un Designer qui avait conçu l'une des éphémères versions de Libé. Je me suis ensuite intéressé de près au design de presse et plus généralement, à l'histoire de l'écriture et des média — parallèlement, je me spécialisais également dans la conception d'interfaces numériques avancées (domaine dans lequel j'ai un peu décroché depuis, même si cela m'intéresse toujours). Dans les années 90, les nouvelles formules de quotidiens se succédaient, les ventes continuaient de baisser, alors que les connectés à internet étaient pourtant très peu nombreux. Les prix élevés des quotidiens français (syndicalisation de la chaine de production et quasi monopole de la distribution), étaient mis en avant pour expliquer cette continuelle perte de vitesse. Je me souviens que l'on désignait souvent en exemple (d'un point de vue commercial) les quotidiens britanniques, vendus moins cher qu'en France et dont les ventes étaient beaucoup plus élevées. Aujourd'hui, les rosbifs ne font plus les malins ;-) En 2004, la donne n'était déjà plus la même. Tous les grands quotidiens avaient leur site internet, le nombre d'internautes étaient bien moins important qu'aujourd'hui mais augmentait sérieusement (haut débit) et encore, chacun avait conscience que nous n'en étions qu'à la préhistoire. Néanmoins, je ne voulais pas croire à la disparition des quotidiens imprimés.
Et puis j'ai connu Newsmap et en quelques minutes, tout est devenu limpide dans mon esprit. Voici quelques extrait des posts que j'avais écrit ce 7 avril 2004, avec quelques commentaires sous formes de NDLR (bon attention, c'est écrit « façon forum », c'est à dire vite — en plein boulot — et à la manière du langage parlé, entre habitués) :
« Moi qui suit féru de graphisme de presse, j'avoue que là, le gars ouvre un domaine qui montre clairement qu'à l'avenir, l'actu sur le web surpassera largement, en terme de capacité de contenu, d'ergonomie, de coût et d'accessibilité, les supports imprimés (…). On peut même se demander s'il sera encore rentable, d'ici quelques décennies, d'imprimer des journaux [NDLR : wouha ! « quelques décennies », rien que ça ! Je me surprends moi même de mon optimisme. En même temps, tous les quotidiens n'étaient pas encore à la dèche — et puis il y a les gratuits]. À mon avis les journaux seront l'un des premiers supports print, avec les annuaires, à faire les frais de la « concurrence » numérique [NDLR : tiens, marrant cet exemple totalement anecdotique des annuaires… en revanche, j'aurais pu évoquer les encyclopédies, puisque Wikipedia commençait à devenir très populaire].
Depuis quelques temps, je me demandais de quelle manière l'interactivité allait sonner le glas du journal imprimé (du moins symboliquement, en attendant que tout le monde soit connecté). Et même si la presse imprimée a encore quelques bonnes années devant elle, ce site est l'une des solutions possibles (…). »
« (…) cela va sûrement influencer plus d'un site d'info — qui ont bien besoin de se bouger à mon avis ! »
« (…) Par le biais de l'interactivité, on peut imaginer par exemple, des systèmes d'organisation de l'info différents (type organigrammes, schémas qui mettent en évidence l'évolution et les liens entres diverses infos, à la fois dans le temps et la diversité des traitements) [NDLR : et pourquoi pas des cartographies pendant qu'on y est ? ;-) ], des systèmes multimédias (image, son) [NDLR : pour remettre les choses dans le contexte de l'époque, je précise que Youtube n'est apparu qu'un an plus tard], des systèmes de classement de l'info préconfigurés, selon ses centres d'intérêt, pour les lecteurs qui sont vraiment pressés ; des liens ; des possibilités de lecture et d'impression dans les corps plus gros que les journaux imprimés, etc., etc. Et tout cela à moindre cout et publiable instantanément.
Comme le montre le site présenté, on peut même se placer « au dessus » des sites de presse proprement dit et imaginer des systèmes de revues de presse, des comparaisons de traitement sur un même sujet d'un titre à l'autre, etc. Et cela sera possible et même paramétrable, quelque soit le temps qu'on ait à disposition pour lire. Évidement, pour l'instant nous sommes limités par l'accès au net et même tout simplement par l'accès à nos machines mais imaginons la chose dans quelques années, lorsqu'on pourra tous se connecter n'importe où, depuis un ordinateur portable par exemple.
Bref, plein de choses à inventer sur les sites d'info que le print ne pourra jamais offrir. C'est juste une question de temps. »
Tout cela est mal écrit et parfois un peu naïf (la question des modèles économiques qui pourrait entretenir un presse de qualité sur le web reste en suspend) mais ça m'a amusé de relire ces lignes ce matin. En 2009, 5 ans plus tard, les choses en encore beaucoup évoluées et le point de rupture est proche. Lire la suite chez Narvic, donc, ou directement dans le livre « La fin des journaux et l’avenir de l’information », écrit par Bernard Poulet et récemment publié chez Gallimard.





