
En temps que graphic designer, je ne suis absolument pas contre la publication des tarifs de la profession, bien au contraire.
Il y a eu plusieurs initiatives dont la plus emblématique fut celle du défunt Syndicat national des graphistes (SNG) dans les années 90. Tous les tarifs y étaient judicieusement décomposés en 4 postes :
– Recherches, premiers projets (je livre 2 ou 3 pistes graphiques à mon commanditaire) ;
– mise au point du projet retenu (remarques, ajustements par rapport au contenu) ;
– réalisation technique (éxé, suivi de fabrication éventuel) ;
– droits d'auteurs (pourcentage à ajouter en rapport avec le tirage, la durée et la couverture géographique de la diffusion : locale, nationale ou mondiale).
Quelle que soit la commande à chiffrer, ce découpage proposé par le SNG est à mes yeux la méthode tarification la plus crédible. Je me suis permis de mettre en ligne une copie PDF de cette grille. Le SNG n'existe plus, cette grille à plus de 10 ans et elle ne prend pas en compte les métiers du numérique. Mais je pense qu'elle reste intéressante. (9 pages, 3 Mo)
Quelques années après la dissolution du SNG, c'est l'Alliance française des designers qui a pris le relai des grilles tarifaires « officielles », au début des années 2000. Également Designers interactifs qui avait publié une grille tarifaire suite à une enquête. Pour ce qui concerne Créanum, il me semble que ce n'est pas la première fois qu'ils publient ce genre de grille (tous les ans ?).
Toutes ces grilles ont leurs qualités et leurs défauts, je ne vais pas m'attarder sur chacune mais je voudrais juste signaler qu'elles ne sont ou n'étaient accessibles qu'après une adhésion préalable. Ce qui signifie très peu de visibilité pour les commanditaires, pour les gens qui cherchent à travailler avec des designers et qui sont quand même les premiers à convaincre. Les graphistes qui se sont déjà trouvés face à un client qui souhaite la réalisation d'un 92 pages pour 300 € maxi sauront de quoi je parle.
Pour remettre les choses dans leur contexte, il faut retenir 2 choses importantes :
• de manière générale, le design est peu reconnu en France. Beaucoup de décideurs ne comprennent pas son intérêt pour une entreprise et ne parlons pas du grand public. C'est un peu la 5e roue du carrosse, le secteur ou tout le monde décide, sauf les designers. « Le président aimerait bien un dauphin comme logo parce qu'il aime bien les dauphins » ; « je voudrais quelque chose de jeune et dynamique » ; « le directeur marketing régional préfèrerait que le logo soit 3 fois plus grand » ; « 3000 € pour un logo dessiné sur un A4 en un quart d'heure, n'est-ce pas un peu cher ? » ; « trop culturel, nos cibles sont les ouvriers de base » ; « le directeur part au ski demain et ce serait bien s'il vous pouviez lui mettre en page sa brochure de 40 pages pour 18 heures car il souhaiterait la corriger dans le train » ; « le neveux du patron connaît Photoshop, il a fait notre logo, c'est pas mal non ? » ; etc. (les cas cités sont tous inspirés de faits réels, si, si ;-)
• les métiers du design, graphique en particulier, ont subit une grave crise dans la première moitié des années 2000. Avant l'éclatement de la bulle internet, beaucoup de jeunes se sont engouffrés dans la filière du webdesign sur simple maitrise des logiciels. C'était la fameuse culture Start up. Après l'éclatement de la bulle, beaucoup des ces webdesigners se sont reconvertis tant bien que mal dans le design graphique plus généraliste. Parallèlement, pour répondre à cette demande qui s'est accrue brutalement, des dizaines d'écoles privées à formations courtes se sont créées. Aujourd'hui encore, il sort à mon avis beaucoup plus de designers (graphique, web et même objet) qu'il n'y a de travail mais la crise est moins importante qu'il y a quelques années ou les forums spécialisés étaient envahis de chômeurs dépressifs qui venaient demander les formalité pour se mettre en freelances ;-) De ces années noires, reste de grandes disparités de salaires, de culture du design et de spécialités.
Voila pour le contexte, histoire que ceux qui ne sont pas de la profession comprennent bien ce billet, qui s'adresse aussi à eux. Car finalement, ce sont les non designers qui font travailler les designers.
Revenons-en au problème des tarifs.
Je trouve que la grille publiée par Créanum comporte des incohérences qui sont assez symptomatiques de l'image du design en France. J'aimerais en discuter dans ce billet car je trouve que c'est aussi une bonne occasion d'apporter quelques infos sur le métier. Je vais m'attarder principalement sur les parties « graphisme print » et « honoraires / jour » car ce sont celles que je connais le mieux (je pourrais également parler de webdesign, mais j'aurais moins à dire en ce qui me concerne).
Les brochures :
On apprend dans cette grille tarifaire qu'une brochure institutionnelle coûte 7000 €, qu'une brochure de 16 pages coute entre 700 et 2500 €… et qu'un catalogue pour un « artiste / festival » coute de 3000 à 9000 €. Je passe sur les incohérence d'énoncé (combien de page la brochure institutionnelle ? ; la brochure de 16 pages est annoncé entre 700 et 2500 € alors que son prix à la page l'est entre 35 et 100 € ; qu'est-ce qu'un catalogue pour un artiste ?).
Un forfait ne peut pas s'établir comme ça, par rapport à un type de support, à la thématique du contenu et l'importance d'un client. Le nombre de pages est à prendre en compte mais cela dépend également de tout un tas de problèmes : mise en page basée sur une charte existante ou à créer totalement ? combien de propositions graphiques pour valider la créa ? Le contenu texte et image est-il clean ou encore susceptible d'être modifié ? textes en Français ou en Russe ? la complexité de la fabrication ? les conditions de travail ? rapport au tarif journalier ? les droits d'auteur ?
Indiquer un tarif de 7000 € pour une brochure institutionnelle, ça ne veut rien dire. Si tout est pré maché et qu'il ne reste plus qu'a poser du texte validé en suivant une charte, ça peut prendre 2 jours. Si tout est à concevoir et que le texte demande 1 mois de correction avec de multiples validations après mise en page, ça peut prendre un mois.
Les CD audio :
De 300 à 1500 € pour un petit label et de 3000 à 4000 € pour une major, alors que le travail est le même. J'aime ce côté humanitaire des designers, c'est beau :-) Le prix du disque est-il moins cher les pour petits graphistes que pour les vedettes de la profession ?
Flyer :
0 à 1600 €. Où l'on apprend que ceux qui paient 1600 € (ou plus) se font entuber. Faites vous rembourser au plus vite, vous pouvez l'avoir gratos :-) Ou passez par le carton d'invitation (chiffré à 350 €), ça vous fera moins cher (le prix de la traduction entre le mot « flyer » et « carton d'invitation » sans doute ;-)
Image de marque :
La conception d'une image de marque forme un tout entre le marketing et l'identité visuelle (sans la prod – dans « image de marque », on parle juste de la partie conception… enfin je crois, puisque de toute façon, ce n'est pas quelque chose qui peut se facturer en un seul bloc). Donc oui, ça peut être à bas prix comme ça peut couter plusieurs centaines de milliers d'euros, selon la complexité du marché ou évolue la marque, le nombre d'intervenants, les outils (étude statistique préalable, planches tendances, panel, etc.), les objectifs de l'entreprise ou du produit.
Jaquette de DVD :
300 € annoncés ! Pas intérêt à y passer 3 jours ;-)
Livre :
De 4,5 à 7,5 euros la page. Un livre de 200 pages, c'est à dire déjà un bon pavé couterait 1 500 €, c'est à dire 3 fois moins qu'une « plaquette entreprise » (annoncée à 4 500 €). Je pense que tout le monde sait ce qu'est un livre : ce peut être un roman avec du texte au kilomètre (qu'il faut savoir régler) mais ce peut aussi être un gros bouquin techniques avec des schémas, des photos, du texte, une fab complexe, etc. Je pense que je n'ai pas besoin d'argumenter plus que ça.
Les logos :
Un sujet épineux, qui prête souvent à confusion pour les néophytes ou pour les commanditaires.
Tout d'abord, un logo ne se livre jamais seul. On parle plus volontiers d'un système d'identité visuelle (qui inclue un logo parmi d'autres éléments qui la constituent). L'identité visuelle doit pouvoir se décliner sur tous les supports de communication d'une entreprise. Par exemple, La poste, ce n'est pas qu'un logo. C'est aussi la couleur jaune, le choix de la typo utilisée sur les supports, les déclinaisons de mise en page de ces éléments selon les contraintes économiques, fonctionnelles et artistiques propres à chaque support, du stylo à l'uniforme des facteurs, en passant par les sites internet et les différents types d'enseignes. Cela est aussi valable pour une petite entreprise, même s'il y a moins de supports (en général, le minimum est une entête de lettre et une carte de visite). On ne livre jamais un logo seul, sur un CD. Il faut concevoir la manière dont se décline l'identité sur chaque support à travers un document qui accompagne le logo et que l'on appelle une charte graphique.
Ensuite, ce n'est pas une question de petite, moyenne ou grosse entreprise mais tout simplement de la quantité et de complexité des supports sur lesquels cette entreprise à besoin qu'on lui décline son identité visuelle. Si La poste à 1 500 supports à décliner, forcément la charte sera bien plus complexe que si c'est pour une boulangerie avec simplement une enseigne et des cartes de visites. Et puis il faut concevoir tout cela de façon à ce que la production des supports puisse rentrer dans l'enveloppe budgétaire du commanditaire -> travail de devisage préalable, de suivi de fab, de gestion de projet, de conseil. S'ajoute à cela les droits d'auteurs qui eux, sont calculés selon la diffusion de la marque. Tout cela est assez complexe mais dans tous les cas, il faut résonner en nombre de supports et non en importance de l'entreprise. On ne fait pas de tarif à la tête du client.
Rapport annuel :
Encore une fois, selon la quantité, la complexité du contenu et le process, un rapport annuel peut prendre entre 10 jours et plusieurs semaines de travail. Indiquer une fourchette qui va de 3000 à 4000 € me parait très limité. Je dirais plutôt entre 4 000 et 50 000 €.
Honoraires / jour des freelances :
Pas grand chose à dire, si ce n'est qu'ils ne sont pas seulement dépendant de ses compétences mais également du volume de travail de chacun. Si vous êtes « DA indépendant » à 1 500 €/j et qu'à ce tarif là, vos clients ne vous font bosser que 3 jours par an, ça n'a pas grand intérêt. À l'inverse, si vous êtes à 300 € et que vous avez du boulot par dessus la tête, vous pouvez vous permettre d'augmenter vos prestations. La loi de l'offre et de la demande, quoi.
J'aimerais également en profiter pour évoquer les termes utilisés, notamment entre graphiste et directeur artistique. Il y a quelques années, de Pierre Bernard au petit stagiaire chargé de stabiliser les tracés à la plume, tout le monde était graphiste (en gros). Aujourd'hui, les agences de communication se sont calquées sur le modèle des agences de publicité en hiérarchisant à maximum les professions liées à la création graphique. Ainsi, selon les agences, on trouve des infographistes, des éxés, des graphistes, des maquettistes, des directeurs artistiques et des directeurs de création. À force de hiérarchiser, dans le design numérique, on trouve même quelques excentricités comme les architectes de l'information et les ergonomes (deux compétences que sont sensés maitriser des designers dignes de ce nom). On ne sait plus trop qui fait quoi. Je trouve même assez troublant que les freelances se soient calqués sur cette hiérarchisation liées à l'organisation salariale et au management. Directeur (artistique) indépendant, c'est bizarre je trouve. Personnellement, j'essaie tant bien que mal (pas toujours car il faut quand même que les interlocuteurs puissent me comprendre !) d'appeler mon métier le design. La partie graphique du design pour ce qui me concerne (d'autant que je ne fais pas que du « print » mais aussi de la signalétique, du numérique et de la direction de projet parfois). « Graphic design », c'est d'ailleurs comme cela que les anglophones appellent le graphisme. J'aime bien ce terme universel qu'est le design, dommage qu'en France, il est trop souvent assimilé au design de produits uniquement.
Voila. Je termine en précisant que le but de ce billet n'est pas de casser l'initiative de CréaNum mais au contraire, de faire en sorte que la prochaine édition soit meilleure. Il en va de l'intérêt de beaucoup de professionnels.









Commentaires
1 Par bob, le 27/05/08, 17:13
2 Par gabyu, le 27/05/08, 17:23
3 Par Manu, le 27/05/08, 17:39
4 Par Ouinon, le 27/05/08, 18:10
5 Par couzinhub, le 27/05/08, 21:28
6 Par Benoît Drouillat, le 27/05/08, 22:45
7 Par Rémi, le 27/05/08, 23:12
8 Par Ouinon, le 28/05/08, 07:10
9 Par Zelkova, le 28/05/08, 08:27
10 Par Ouinon, le 28/05/08, 09:57
11 Par LeChieur, le 28/05/08, 14:46
12 Par Ouinon, le 28/05/08, 15:39
13 Par M. LeChieur, le 29/05/08, 08:40
14 Par Arthelius, le 30/09/08, 21:03
15 Par Erika, le 10/10/08, 21:56
16 Par Christophe D., le 11/10/08, 10:44
17 Par barbouille, le 24/10/08, 13:34
18 Par Christophe D., le 24/10/08, 16:59
19 Par thebrokenface, le 12/04/10, 09:00
20 Par Arno, le 09/06/10, 12:18
21 Par Christophe D., le 24/06/10, 08:36
Ajouter un commentaire