Une future génération qui trouvera des réponses plus rapides à ses questions. Oui mais…

Cette phrase de titre résume ce qu'est dans mon esprit la génération dite des « digital natives ». Dans son dernier billet, Cédric, de Chouigmedia.com, va même jusqu'à employer le terme « digital exclusive » : une génération qui n'utiliserait plus que le support numérique (enfin, surtout le net) comme source d'information. C’est une idée assez répandue. Narvic par exemple, a souvent évoqué dans quelques uns de ses nombreux flashs sur l'avenir du journalisme ou sur les révolutions en cours ;-), des utilisateurs qui constitueront eux même leur flux d'information, faisant fi des pages d'accueil pour ne consulter que des infos à l'unité, selon leurs centres d'intérêt. Une info plus fragmentée, voire liquide. Même si la généralisation de cette pratique de consommation de l'information « à la carte » n’est pas pour tout de suite, je trouve tout cela assez réaliste. Idem pour les réponses que l'on trouve, de toutes évidences, plus facilement sur le net que sur d'autres supports. C'est assez conforme aux mutations des usages que l'on observe dès aujourd'hui. Dans la même veine, on pourrait aussi ajouter la commercialisation des livres numériques par chapitres ou encore la possibilité qu'offrira Google de chercher par mots clés du contenu dans des millions de livres numérisés (en ne donnant accès qu'à quelques pages par recherche, pour les livres qui sont encore sous droits d'auteur). On pourrait également évoquer la fin des albums au profit des morceaux vendus en Mp3, à l'unité. Bref, les exemples du phénomène sont nombreux.
Dans l'absolu, je trouve tout cela très bien en termes de fonctionnalités et de littératie mais sans avoir d'avis tranché sur la question, je ressens tout de même une certaine inquiétude… quelque chose qui pourrait clocher dans ce mode de consommation de l'information, si il vient à être exclusif chez les prochaines générations.

En effet, la possibilité accrue de se diriger spécifiquement vers l'info que l'on recherche n'est elle pas un frein à la découverte de l'info… que l'on ne recherche pas ? (et qui peut être tout aussi importante ou intéressante). Par exemple, en ce qui me concerne, j'utilise effectivement internet pour suivre ou me renseigner sur des sujets qui m'intéressent, mais je consulte également des supports sur lesquels cette information est conditionnée en « packs » plus généralistes : les unes de sites de presse, les JT, quelques émissions radiophoniques, des livres. Une diffusion de l'information « à l'ancienne », plus généraliste, sélectionnée et hiérarchisée non pas par moi, mais par des comités de rédaction qui choisissent les sujets qu'ils jugent les importants. Une sélection qui n'est pertinente que si elle est opérée par des journalistes d'élite, ayant une solide expérience du monde de l'information, et de l'information du monde (savoir ce qui doit figurer en une et ce qui ne fera l'objet que d'un petit article ; estimer les moyens à déployer pour couvrir tel ou tel évènement — si tant est qu'on ait les moyens de le couvrir — etc.). Bien sûr, pour ne pas passer pour un grand naïf, je me dois de préciser que selon les contextes, ces choix éditoriaux peuvent aussi trouver leurs limites : privilégie l'audience, protéger ses actionnaires, abuser des marronniers lors des périodes « creuses ». Avec, de surcroît, un mode de lecture à heures fixes, plus linéaire que les blogs, twitter, flux RSS ou autres, sur lesquelles on à plus tendance à picorer. Bref, de la véritable info « à papa », pas forcément la plus pratique à suivre mais qui est cependant importante à mon « équilibre médiatique ».

J'estime, pour ma part, que ces deux modes de consommation de l'information sont complémentaires. Or, comme je l'écrivais précédemment, d'après les prévisions de nos météoblogeurs les plus éminents, il semblerait que la consommation « à la carte » finissent par l'emporter franchement dans les prochaines années sur l'info façon « menu du jour ». Je ne saurais pas dire si l'avenir leur donnera raison (c'est bien parti pour) mais cela m'inspire une certaine appréhension. Manger des frites et des hamburgers tous les jours, c'est chouette, mais un peu de légumes et de poisson de temps en temps, ça ne fait pas de mal (certains de mes amis vont mourir de rire s'ils lisent ces lignes ;-). Et j'ai un peu peur que ces « digital exclusives », s'ils ne sont pas euthanasiés dès la puberté, aient pris l'habitude de ne consommer sur le net que l'info qui leur plaît. Une forme de « junk news » en quelque sorte. Des internautes façon « digital exclusives » qui auront plus vite réponses à leurs questions… oui, mais seront-ils poussés à se poser autant de questions que nous sur le monde qui les entoure ?

Commentaires

1 Par Cedric, le 19/02/09, 20:27

Salut Christophe, et merci pour le lien vers chez moi :)

Tes remarques font largement écho chez moi... Et, comme toi, je n'arrive pas à croire à la disparition de l'info de masse.

Ceci dit, cela appelle deux remarques :

- la première rejoint ta seconde partie sur l'information reçue et non choisie. J'achète aussi régulièrement quelques journaux et livres. Sans doute moins de quotidiens qu'avant, mais c'est aussi parce que je ne prends plus les transports en commun... Bref, tu soulèves un truc qui m'interpelle depuis un moment et dont on avait modestement discuté sur chouing à l'époque : "Une information trop personnalisée tuera-t-elle les relations sociales familiales ?" Billet ici : www.chouingmedia.com/$blo...

- la seconde est une constatation assez nette : les réseaux sociaux peuvent avoir ce rôle de fournisseur d'information non choisie. Et là ca devient difficile à appréhender pour les médias classiques. En gros voilà comment je fonctionne maintenant. D'un côté, mon lecteur de flux RSS et mes "surfs" au pif ; de l'autre, des liens balancés sur twitter (ou sur facebook) par mon réseau. Or ces liens permettent une ouverture sur le monde. Ironie de l'affaire, il suffit de suivre les comptes twitter de médias ou de journalistes pour être au courant de tout ^^

T'en penses quoi ?

2 Par narvic, le 19/02/09, 21:25

Y a matière à réfléchir là-dedans. ;-)

Tiens, au fait... Des questions que je ne m'étais pas vraiment posées, et qui me tombe dessus sans que je les ai cherchées ? Même en m'informant comme je le fais. ;-)

Les deux objections, celle, made in Ouinon, de ne plus découvrir ni être surpris, car ne vient plus à moi qu'une information en quelque sorte pré-sectionnée, la seconde, made in Chouing, de destruction d'une place commune sociale, pointent toutes les deux la dimension d'enfermement, d'isolement de la personnalisation.

Le risque existe, c'est vrai, mais à mon avis, l'antidote est là aussi. En résumé, le danger, c'est Google, et la solution, c'est Delicious. ;-) D'un côté une personnalisation mécanisée, qui me renvoie en miroir ce que les machines ont observé de moi. De l'autre, c'est un réseau social, c'est moi qui sélectionne et je sélectionne des sources d'info, non des infos.

Vous vous doutez bien que je préfère une solution à l'autre. ;-)

(Sinon, Christophe, je travaille à recalculer toutes les statistiques de fréquentation de mon blog en retranchant sur Google Analytics (tout n'est pas mauvais dans Google...) toutes les visites de moins de 10 secondes. On va voir ce que ça donne... ;-) Les premiers résultats vont bien dans le sens de ce que je disais au-dessus : l'audience des vrais lecteurs ne vient pas des moteurs et des agrégateurs, mais des "humains" : blogs et delicious...)

3 Par Christophe D., le 20/02/09, 00:59

À Cédric et Narvic :

Que ce soit par réseaux sociaux ou par Delicious (ou même sur Twitter ou sur les blogs), il y a effectivement des filtres humains, mais je pense qu'il y a aussi des sujets qui fonctionnent bien sur ces outils et d'autres qui fonctionnent moins bien — « qui buzzent moins », oserais-je écrire. Ce qui crée une hiérarchie de l'info naturellement plus orientée vers les centres d'intérêt des uns et des autres et pas forcément orientée vers ce qui est le plus important. D'ailleurs, la page des tags les plus populaires sur Delicious est assez éloquente à ce sujet. À mon avis, ce n'est pas seulement une question de filtres humains, ni même de « démocratie » de l'info (systèmes de votes, de Pagerank, de recommandations, etc.) mais aussi une question de porter volontairement les infos moins spectaculaires aux yeux du grand public (sans même parler de moyens de couverture ou de traitement, qui sont d'autres sujets), via des comités de « sages » (les comités de rédactions ;-). Par exemple, aujourd'hui, les infos importantes sont perçues comme telles par les français parce qu'elle sont plus largement traitées ou mieux valorisées en terme de hiérarchisation, par les « vieux média ». Les outils d'information du web, quels qu'ils soient, interviennent presque systématiquement en 2e rideau pour ce qui concerne l'actualité généraliste (y compris les sites d'info alternatifs). Si les sites de grands quotidiens, les JT ou les radios n'accordent pas un traitement d'importance à ce que se passe en Guadeloupe ou à Madagascar, il y a peu de chance pour que ces sujets soient largement relayés sur les autres sites internet. À l'inverse, on se retrouve à en faire des tonnes sur Twitter pour un avion qui amerri ou pour un immeuble qui brûle en Chine. Bon. Je pense que le travail de hiérarchisation et de « packaging » que font actuellement les journalistes a un rôle social indéniable qui peut être amené à avoir beaucoup moins d'influence dans le paysage médiatique, si les prochaines générations consacrent 95 % de leur temps de lecture uniquement sur le contenu (voire les extraits de contenu) qui les intéresse. Il y aura sans doute toujours des sites qui parleront des sujets peu spectaculaires, mais ces articles seront très peu lus, alors qu'ils sont plus facilement visibles sur d'autres médias, ou l'on picore moins.

Cela dit, même si je suis d'accord avec vous sur une évolution du public vers une consommation plus fragmentée, il est difficile de savoir jusqu'où cela ira. Nous faisons partie d'une génération qui est encore très influencée par les « vieux médias » (malgré tout le mal qu'on en dit parfois), qui est encore habituée à suivre quotidiennement des JT, ou même de passer une demie heure à lire le contenu d'un journal (en commençant par sa une). Difficile d'imaginer ce que fera précisément cette prochaine génération « digital native ». À suivre… ;-)

(Narvic, concernant Google Analytic : oui, j'avais lu cela sur ton blog… à suivre également ;-)

4 Par [Enikao], le 23/02/09, 10:03

Le risque d'une spécialisation / d'un paramétrage ultra personnalisé est en effet double :
- perte des effets bénéfiques de la sérendipité si l'on ne s'ouvre aucune fenêtre sur l'inconnu (garder un oeil curieux et des postes de vigie sur des sources "différentes ?)
- perte du liant social, car l'information a valeur de monnaie sociale dans nos échanges humains (mon billet).

5 Par Christophe D., le 23/02/09, 10:35

Deux billets même, chez Enikao ;-)

Sur la sérendipité (lu hier) :
enikao.wordpress.com/2009...

Sur le principe de « monnaie sociale » :
enikao.wordpress.com/2008...

6 Par Aref, le 23/02/09, 21:01

J'ai posté un article-réponse sur Demain la veille à ce sujet, vous me direz votre avis ;-)
www.demainlaveille.fr/200...
Merci

7 Par Christophe D., le 24/02/09, 08:15

À Aref :

Mon point de vue est un peu le votre : une éventuelle génération de « digital exclusives » inquiète les vieux cons que nous sommes ;-) Comme je l'écrivais à la fin de mon commentaire du 20 février, il est assez évident que la consommation des média est de plus en plus ciblée, spécialisée, et l'on remarque au final que ce sont généralement les contenus généralistes qui sont les plus touchés par la crise de la presse, quel que soit le support. Mais d'un autre côté, difficile pour nous de savoir dans quelle proportion cela évoluera avec ce que propose le net, ne serait ce que dans les 10 années à venir.

Personnellement, je prêche pour la complémentarité : être capable de trouver une info précise là ou elle se trouve, mais aussi être capable de « supporter » des contenus « en pack » (quel que soit le support), pour découvrir ce que l'on ne cherche pas. Aussi, je ne crois pas à la disparition des média (dans le sens « support », c'est à dire : papier, télé, radio, net) et je pense que vous avez raison de vous référer à l'Histoire sur ce sujet.

Nous sommes au cœur d'une longue période de mutation, un peu comme les années 50 qui ont accompagné la démocratisation de la radio (les prospectivistes de l'époque ont dû se dire que la radio allait enterrer les journaux) ou la démocratisation de la télé des années 70 (les prospectivistes de l'époque ont dû se dire que la télé allait tout emporter). Et actuellement, c'est le net qui est prédit comme le futur media « qui va tuer tous les autres ». Et pourtant, alors que plus de la moitié des français sont connectés, il n'y a jamais eu autant de titres en kiosque ; autant de livres en librairie ; autant de chaines de télé ou de stations de radio qu'aujourd'hui. On écrit même probablement beaucoup plus sur la pierre aujourd'hui qu'au temps des romains ;-) À mon avis, il s'agit d'avantage de mutation des contenus qui doivent continuer à trouver leur intérêt sur des supports mieux adaptés. Le contenu des grands quotidiens s'oriente vers le net (qui permet une lecture en flux continu) ; et d'un autre côté, certains contenus web sont édités sur papier (non sans succès). Le web fait de la télé… et la télé fait son beurre avec des vidéos diffusées sur internet et autres émissions « interactives » (questions SMS, etc.).

Le net ne fait que mettre en évidence le succès des outils qui permettent d'obtenir plus facilement du contenu spécialisé mais depuis des années déjà, les magazines, la radio et la télé ont mis la cap sur ce type de contenu. En plus des émissions spécialisées sur les chaines généralistes (radio ou télé), on a même aujourd'hui des chaines totalement spécialisées. Et la spécialisation « sport » ne suffit plus : il existe aujourd'hui des chaines dédiées uniquement à des clubs de foot !

Bref, un monde médiatique uniquement construit façon internet, je n'y crois pas vraiment (enfin, attendez au moins que je sois mort, SVP ;-) mais des modes de consommations de moins en moins généralistes, de plus en plus orienté vers ce que l'on recherche, parraissent être une évidence. Et le net permet de cibler ces centres d'intérêt de manière encore plus efficace. Jusqu'où cela influera t-il sur les média ? je ne sais pas.

Ce n'est que mon avis de simple observateur ;-)

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Mon commentaire est un peu confus, j'aborde à la va-vite plusieurs problématiques qu'il conviendrait d'approfondir… mais je n'ai malheureusement pas le temps.

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