On va être un petit peu plus sérieux pour une fois. Une semaine après les violences urbaines qui ont eu lieu à Villiers-le-Bel, je me suis décidé à donner mon point de vue sur le « problème des banlieues ». Le sujet est complexe et glissant. J'ai bien conscience que le simple fait d'essayer d’en faire une synthèse peut me faire passer pour un grand naïf et ça fait déjà quelques jours que le brouillon de ce billet traine dans le BackOffice de ce blog, sans trop savoir si j'aurai toujours l'envie de le publier. Mon intérêt pour le sujet tient à mon parcours personnel (pour aller vite, sans en faire des caisses, disons que j’ai quelques années de terrain + une petite expérience en
milieu associatif local pour la défense des immigrés). En outre, j’avais déjà effleuré le sujet à deux reprises sur ce blog
ici et
là.
Sans la moindre prétention de détenir la vérité, je propose juste de donner
mon avis personnel sur la question. Essayer aussi de résumer et d'expliquer simplement ce que je peux, lorsque c'est possible. De la récupération commerciale à la récupération politique des banlieues, en passant par la discrimination et la délinquance, j'ai essayé de brosser un portrait de la situation, à ma manière.
La banlieue, ça rapporte !
Rap en
gragé, cinéma, « reportages-choc », livres, séries télévisées, publicité, débats en tous genres : en quelques années la banlieue est devenue l’un des phénomènes marketing les plus vendeurs de notre société du spectacle. Ajoutez-y une pincée de « flics », saupoudrez de faits-divers de temps en temps, maintenez le tout en ébullition et consommez dès que vous avez besoin de vendre du papier, des entrées, des bulletins de vote, des baskets ou de l’audimat. Succès assuré !
À côté de cela, la réalité de la très grande majorité dans habitants des banlieues et plus précisément, des cités, est bien plus banale, bien moins vendeuse. Par conséquent, on ne la voit pas.
La police : faux problème mais éternel enjeu politique
C’est généralement la monnaie d’échange des politiques pour ce qui concerne le terrain des banlieues. « Proximité », nombre, moyens, moral, conditions de travail, répression, prévention, sécurité, matches-de-Basket : autant de mots-clefs bien plus utilisés depuis des années par les services communication des gouvernements et de leurs oppositions pour se justifier, que par la population locale. Évidemment, comme partout ailleurs, les délinquants ne sont pas les amis de la police et cela est d'autant plus visible lorsqu’ils sont en groupe, mais pour ce qui concerne les autres habitants, hors caméra, le rapport avec les policiers est à peu près le même que partout en France, et même probablement meilleur que beaucoup d’endroits dans le monde. Comme dans n’importe quelle institution, il y a surement
quelques problèmes d’organisation mais sauf à considérer que les pompiers sont responsables des incendies, je ne vois pas en quoi la police serait responsable des violences urbaines… C’est pour moi un éternel faut débat destiné à récupérer politiquement le sujet sur une base que tout le monde « connait », en évitant d’aborder des problèmes de fond, moins spectaculaires et plus complexes. Des problèmes qui pourraient même froisser l'électorat le plus à droite…
La banlieue… c’était pire avant !
Certes, il y a avait moins de caméras mais des bidonvilles des années 50 jusqu’à aujourd’hui, la situation, même si elle reste très préoccupante, n’a pas forcément évoluée en mal. Depuis les années 80, l’abcès est crevé, les crédits alloués aux zones sensibles sont importants, les équipements sont plus nombreux que sur l’ensemble du territoire, mesures fiscales plus attractives, transports en commun plus nombreux, et la création d’aides sociales comme le RMI, sauve toujours quelques meubles. Bien sûr, on constate que tout cela ne résout rien mais il me semble important de rappeler que la situation n’a sans doute jamais été meilleure qu’aujourd’hui. Pour ceux qui ont vécu cette évolution, c’est à la fois triste et encourageant. Sans ce recul, la perception des plus jeunes habitants de ces quartiers est forcément moins philosophe – logique. Pour ce qui concerne les familles d'origines étrangères, s'ajoute à cela une différence de ressentiment entre les premières générations de migrants (culpabilité, difficulté d'expression, repli sur soit, racisme plus important : une génération qui a accepté d'encaisser au nom de l'intégration) et la génération d'aujourd'hui, 100 % française, plus vindicative vis-à-vis d'une société qui n'a pas toujours été reconnaissante envers eux ou leurs familles. La génération actuelle issue de l'immigration porte la parole d'années de souffrances qui jusque avant les années 80, étaient passées sous silence.
Dans un registre plus positif, je tiens à souligner que les cités sont malgré tout des terrains propices à l’entraide, au dialogue, à la mixité, à l'amitié, aux associations. Enfants, personnes âgées, mères de familles : les gens se connaissent, se retrouvent au pied des immeubles pour échanger ou pour jouer. Pour des raisons parfois culturelles, le salariat des femmes y est assez peu répandus mais la plupart des gens travaillent et participent à la vie de notre société, comme n’importe quels français. Non, il n’y a pas que des délinquants, des footballeurs et des rappeurs dans les cités de banlieue. Et non, il n'y a pas que du négatif dans le fait de vivre dans une cité. Comme il y a généralement plus de négatif que de positif, il serait mal venu de crier cela sur tous les toits mais une fois de temps en temps, ça ne fait pas de mal.
La discrimination, bien plus dévastatrice qu’un accident de la route
Pendant qu’une partie des débats de la semaine passée a tourné autour de vidéos amateurs et autres témoignages pour savoir si la voiture qui a reversé Mohsin et Lakamy à Villiers-le-bel roulait à 40 ou à 60 km/h, il convient de rappeler que cet accident n’est pas la cause des situations de désœuvrement qui conduisent cette désormais fameuse minorité à provoquer régulièrement la police et les médias. C’en est peut-être un prétexte mais certainement pas la cause. Le problème de fond, dont on parle si peu dans les débats, reste la discrimination.
Comme chacun le sait, il existe moult formes de discrimination et contrairement aux idées reçues, celle que subissent de plein fouet les jeunes habitants zones sensibles a relativement peu à voir avec le racisme (en tout cas, en banlieue parisienne nord et est, il y a relativement « peu » de racisme chez les moins de 50 ans ; et quasiment aucun chez les moins de 30 ans). Il s’agit plus volontiers d’une discrimination moins connue, moins identifiable, plus « géographique », essentiellement liée à l’image désastreuse des 15-25 ans de ces quartiers dits (à tort ou à raison) sensibles : vocabulaire, modes d’expression, modes vestimentaires, groupes ou tout simplement adresse sur un CV… des signes distinctifs qui permettent à beaucoup trop de gens d’établir un rapprochement avec les clichés associés et véhiculés par les médias (cf. 2e paragraphe). L’effet est d’autant plus redoutable chez les gens qui n’ont jamais côtoyé ces jeunes et qui, par conséquent, rechignent à leur donner une chance, un emploi ou un simple sourire. Un fossé se creuse.
Toujours victimes, mais aussi parfois responsables
Si tous les jeunes des « quartiers » sont un jour ou l’autre victimes de discrimination, il faut avouer que certains sont aussi responsables de leur situation. Divers climats locaux, propres à chaque cité, peuvent entrainer les plus faibles vers le « business », vers une déscolarisation précoce et vers une perte de repères qui conduit à des échelles de valeurs qui ne tiennent que dans le cadre d'un groupe (par exemple, et en caricaturant : ex-taulard = héros martyr ; arme à feu = respect ; insulte à une autorité = haut fait d’arme ; voiture brulée = 10 points ; cité violente = fierté ; consommation = illusion de statut social ; j’en passe…). Cela finit d’achever l’image et le parcours désastreux de ces jeunes, ceux que l’on a appelés cette semaine « la toute petite minorité », comme pour se rassurer. C’est à ceux-là que fait référence Nicolas Sarkozy lorsqu’il parle de « voyoucratie»… j’espère néanmoins que ce billet contribuera à faire comprendre que
la délinquance n’est pas la seule cause du sentiment de malaise qui règne.
Des problèmes de fond longs et difficiles à résoudre
Contrairement à certains artistes « engagés », politiques, publicitaires et de manière générale, à tous ces gens qui utilisent les banlieues pour faire leur beurre, des centaines d’associations locales, de « grands frères », de parents, d’élus, de responsables divers, et même de flics (si, si) font un travail de sape pour la réhabilitation et le respect de TOUS les habitants de cités sensibles. Les aider à trouver une formation, un travail, une place dans la société, éviter de tomber du mauvais côté de la barrière. Un travail régulièrement mis à mal par les exactions de quelques casseurs, que ce soit localement ou à l’échelle nationale.
Côté médias et industries, pas sûr que faire l’instrumentalisation de la haine sur divers supports commerciaux aide à combattre la discrimination. Dans ce sens, il me semble qu’un gros travail de communication (réhabilitation, documentation, promotion, échanges) reste à faire à l'échelle nationale, mais aussi auprès des gens qui profitent de cette situation.
Et bien entendu, toutes les formes de discrimination restent à combattre par ceux qui les pratiquent. Sur ce terrain aussi, des assos font un gros boulot de testing, d'enquête, d’information, et semblent avoir très largement devancées les moyens d’investigation policiers. Mais il reste tellement à faire… À titre personnel, plutôt que de réclamer une présence policière à chaque coin de rue, je serais bien plus satisfait de voir plus de moyens attribué au respect de l’égalité des chances et à punir ceux qui discriminent ces jeunes sur le marché de l’emploi ou dans l’accessibilité en général. Au moins, une partie du problème serait traité à la racine et non en surface.
Annexe : des mots salis, à jeter après usage
Quartiers, banlieues, cités, minorité, émeutes : je voudrais brièvement conclure sur ces mots qui ne durent que le temps d’une envolée médiatique. Tellement repris, usés, salis qu’on ne peut les utiliser sur un autre sujet sans risquer de frôler la caricature ou la connotation douteuse. Je m’en suis rendu compte en écrivant ce billet. Désolé de les avoir employé, mes talents d’écriture étant limités, je n’ai pas été capable de les contourner.
Quelques liens choisis parmi les archives de l’Ina
Entretien avec Pierre sudreau, Ministre de la Construction :
Aménagement de la région parisienne – 1958 - 37 mn
Quarante mille voisins – Cinq colonnes à la une – 1960 - 14 mn (extrait de quelques minutes)
Bidonville du Franc-Moisin à Saint-Denis – 1973 - 2 mn (vous pouvez couper le son, les commentaires sont affligeants !)
Série immigration : le logement – 1981 - 6 mn
Émeutes à Vaulx-en-Velin – 1990 - 2mn (point de départ : un accident de moto…)